HOMELIE du dimanche 17 février 2019 6ème Ord. / C
(Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12. 16-20 ; Lc 6, 17. 20-26)

« Maudit - Béni », dit Jérémie,
« Malheureux – Heureux », dit Jésus dans ces béatitudes, selon Saint Luc.

Ces oppositions sont courantes dans la Bible, et elles sont sans nuances. Elles veulent habituellement exprimer une totalité : « le ciel et la terre », c’est-à-dire l’ensemble de la création, « de l’Orient à l’Occident », toute la terre, ou toute la diversité des sentiments : « aimer et haïr ».

Cette opposition « Maudit-Béni » rappelle aussi à tout Juif ce passage du Deutéronome où Dieu, par la bouche de Moïse, propose à son peuple deux voies possibles : « vie et bonheur » ou « mort et malheur ». Au peuple de choisir : vivre dans la fidélité à la Parole de Dieu, qui est chemin de vie et de bonheur ;  ou bien, aller vers les faux dieux, refuser la confiance au Dieu de l’Alliance, et c’est aller alors vers des chemins de mort.

Ainsi, être croyant, juif ou chrétien, ce n’est pas seulement croire, savoir que Dieu existe -Satan aussi le sait-,  c’est avoir confiance en lui, pouvoir lui dire : Seigneur je te crois, j’ai confiance en ta parole, en tes promesses…. ou comme disait l’acte de foi, je sais que tu ne peux ni te tromper, ni nous tromper… Je crois que tu veux ouvrir devant nous des chemins de vie et de bonheur.

Si nous le croyons vraiment, nous pouvons écouter les paroles provocantes que Jésus adresse aujourd’hui à ses disciples.

Alors que le monde nous dit de mille façons : heureux ceux qui sont jeunes, beaux, éclatants de santé, qui ont réussi dans la vie, qui savent s’imposer et jouir de nombreux biens et plaisirs, Jésus nous dit : heureux vous les pauvres, vous qui avez faim maintenant, vous qui pleurez, et malheureux vous les riches, vous qui êtes repus et qui riez…

Jésus affirme clairement que la volonté de puissance et d’appropriation, le désir effréné de paraître ne sont pas des chemins de bonheur. Il ne condamne pas la juste jouissance des biens de ce monde, d’autres pages d’Evangile en témoignent, mais il constate que l’accaparement par certains de biens qui étaient destinés à tous ne conduit pas au bonheur, dès ici-bas, mais surtout pas dans le Royaume à venir, dans la vie éternelle. Mettre en premier dans sa vie la course à toujours plus, toujours plus d’argent,  toujours plus de richesses et de plaisirs, c’est se fermer à Dieu et à ses frères.

Nous pourrons le pressentir, le vérifier, mais aussi peut-être parfois en douter, c’est pourquoi Jésus est très clair : « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres : Dieu et  l’argent ».

Permettez-moi de vous rappeler la petite parabole juive relative aux dangers de la richesse :

Vous êtes dans une pièce avec suffisamment de vitres pour voir ce qui se passe dehors. Si quelqu’un vous fait signe, appelle à l’aide, vous le voyez et pouvez aller à lui.

Passer sur vos vitres une fine pellicule de peinture d’argent. Vos vitres deviennent miroirs ; vous ne voyez plus ce qui se passe à l’extérieur ; ces miroirs ne vous renvoient plus que votre propre image. Voilà ce que fait l’argent quand il devient premier : il vous isole des autres, empêche la relation, vous enferme dans votre image, votre égoïsme. C’est vrai d’une personne, c’est vrai aussi d’un collectif : c’est très malsain pour le vivre ensemble quand ceux qui possèdent  richesses et savoirs, culture et pouvoir se retrouvent entre eux, isolés de fait dans leurs quartiers, leurs villes ou leurs réseaux de relations.

Les richesses non partagées deviennent vite cocon puis carapace, et par le fait même nous rendent étrangers au Royaume de Dieu, qui est accueil et don, fraternité et communion.

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 Jésus nous invite aussi dans ces béatitudes à pleurer sur ce monde où l’orgueil et l’égoîsme, où l’appétit de puissance et de jouissance provoquent tant d’injustices, de violences et de souffrances.

Pleurer pour que cette vive conscience de la souffrance du monde nous conduise à demander avec un désir toujours plus profond : « Mon Dieu que ton règne vienne », « Père que ta volonté soit faite », afin que ton règne de vérité, de justice, d’amour et de paix s’inscrive davantage dans notre monde, mais aussi pour creuser en nous ce désir du Royaume accompli, quand toutes choses seront dévoilées et que Dieu sera tout en tous.

Ecoutons Saint Paul. Si cette promesse du Royaume des Cieux ne devait pas s’accomplir, si notre attente, ce vif et profond désir de justice et de communion qui je l’espère habite nos cœurs devait être comme l’oued du désert qui se perd dans les sables au lieu de rejoindre le fleuve et la mer, alors, dit Saint Paul, nous serions les plus à plaindre des hommes !... Mais non ! Christ  est ressuscité, premier né d’une multitude de frères, et c’est bien dans un océan d’amour que nous plongerons au jour de la résurrection : c’est la foi de Paul, c’est la foi de l’Eglise, et c’est, je l’espère, notre foi.